Désœuvrer sobrement

Je ne suis pas forcément partisan d’un art conceptuel, hermétique, et au final réservé à des spectateurs-auditeurs avertis, voire conduisant à une sorte d’élitisme culturel bon chic bon genre.
Néanmoins, il m’arrive de plus en plus de désœuvrer mes créations, dans le sens où je n’utilise aucun matériau solide, aucun dispositif technologique, et ne laisse aucune trace tangible sur le terrain.
Cette volonté de dématérialiser la création sonore tient à plusieurs faits.
L’idée de privilégier une approche sensorielle, mettant le corps sensible, écoutant, directement en prise avec son environnement, immergé sans aucun artifice dans un paysage sonore à fleur de peau.
Le désir de réduire l’impact physique, sonore, sur les territoires arpentés, mis en écoute, de ne pas utiliser des technologies énergivores, de ne pas chambouler les fragiles équilibres acoustiques. La sobriété est ici de mise.
J’installe l’écoute plutôt que les sons, recherche des postures physiques non appareillées, non « augmentées ».
J’inaugure des points d’ouïe, prône la marche sensible comme une écriture haptique in situ.
Le silence (habité), la lenteur, le ralentissement, sont des éléments essentiels à l’installation d’une écoute collective, engagée, partagée.

Tentative d’épuisement d’un lieu d’écoute

Une trottinette claquante et cliquetante

Des cris et des voix d’ados

Une voiture qui racle son pare-chocs sur la chaussée, au sortir d’un ralentisseur

Une voiture au loin, avec une radio très forte, aux basses affirmées

Un rare oiseau estival, filant comme l’éclair

Un train, sur la colline, au loin

Le raclement glissé d’une feuille roussie par l’été, sur le sol bétonné

De nouveaux rires en toile de fond

Un frein de voiture, bref et strident

Une petite moto pétaradante, sous la halle du marché couvert

Un instant de quasi silence

Le son discret de mon stylo parcourant la feuille blanche

La moto qui revient virer tout près

Une voiture discothèque aux basses vrombissantes

Une trottinette électrique, ronronnante, qui fait claquer une plaque d’égout toute proche

Un bus local, discret

Une voiture qui se gare calmement dans le parking voisin

Des portières qui claquent, mais sans excès

Une mouche virevoltante, mais l’ai-je bien entendue ?

Une voiture qui prend son élan pour entamer la rude pente de la rue voisine

Un nouvel instant de quasi silence

Une tourterelle au chant bien réverbéré

Une autre, à l’opposé, plus lointaine, plus mate

Un ballon rebondissant qui claque sous la halle

Les mêmes voix adolescentes et vigoureuses

La petite moto qui redémarre et s’éloigne

Un nouveau pare-chocs raclant le sol

Un petit avion au loin

Un van vintage, à l’échappement pétaradant

À nouveau, quelques passereaux fugaces

Un mini flux de voitures qui rentrent du plan d’eau voisin, par cette belle journée ensoleillée et finissante

Des pas à claquettes qui rythment le trottoir d’en face 

Un groupe de promeneurs et de promeneuses, parlant de l’acupuncture

La petite moto qui s’en va

Un énième raclement de pare-chocs

Des portes qui se ferment, plutôt feutrées

Un nouvel instant très silencieux

Un avion qui sillonne le ciel de sa trace sonore et visuelle

Un volet métallique qui se ferme en ferraillant, tout proche, puis un autre

Un klaxon, saluant ou rageur.

Et plein d’autres sons qui continueront d’animer l’espace à l’heure où je clos ce point d’ouïe


Amplepuis, Entrée du parc de l’Industrie – Le 24 août 2025, 18.30/20.00


Expérience inspirée de la « Tentative d’épuisement d’un lieu parisien » de Georges Perec