Arpenter, entendre, ne pas rester sourd

Cent fois sur mon ouvrage, en l’occurrence celui d’écouteur, je remets mon écoute. Via une oreille sensible, recherchant des récits poétiques et sensibles, des espaces fédérateurs où écouter et faire circuler la parole contribuent à un mieux vivre ensemble. Mais aussi une oreille constatant les chaos et les crises, les révoltes et outrances. Écoute environnementale, au sens large du terme, écosophique, dans une position artistique engagée et je l’espère engageante. On ne peut pas se voiler la face, ni rester sourds aux espaces dégradés, épuisés, massacrés, aux violences perpétrées, aux humanités piétinées. Et aujourd’hui, le monde s’entend dans ses soubresauts récurrents, qui nous sautent à l’oreille dans toute leur brutalité.

Arpenter
Mesurer les espaces acoustiques
S’y mesurer
Oreille pavillonnaire
Tympan vibrant
Corps haptique
S’immerger
Bain fluant de sons
Entendre les vides
Entendre les disparitions
Entendre les saturations
Les voix arrogantes
Les cris insoutenables
Ne pas les ignorer
Les murmures ténus
L’urgence, même silencieuse
L’écoute est alerte
Jouir des douces résistances
Se prévenir du chaos
Des cataclysmes assourdissants
Ne pas les ignorer
Bois, fleuves et villes reliés
Flux de bassins versants
Les rythmes s’entrechoquent
Parfois dévastateurs
L’écoute comme un commun
Connections acoustiques en humanité
Traverser les ambiances
Fugaces et volatiles
Bruissements grondements
Tintamarres soupirs
Couloirs infra et ultra soniques
Des rebonds en échos
Réverbérations glissantes
L’oreille est ballottée
Jusqu’à en perdre pied
Trop de choses à entendre
Univers cochléaire labyrinthique
Tout en méandres sonores
Les sons sont inquiétants
La rumeur est tenace
Arpenter encore
Écouter c’est résister.

Les sons qui passent

Le vent dans les arbres, un soir d’hiver glacial
Nos pas déambulant sur des trottoirs sans fin
Les conversations brouillées dans des bars animés et anonymes
Des mouettes qui ne cessent de rire dans une ville dépaysante
Des bribes de conversations morcelées, qui tricotent un patchwork incompréhensible
Les résonances d’églises, aux ambiances sombres feutrées
Le ronronnement d’une ventilation, cliquetante et tenace
Des verres qui s’entrechoquent en fêtes fugitives
La voix d’un ami disparu, qui malgré tout nous rattache au monde
La cloche qui tinte dans un salut nocturne et mélancolique
La pluie subite qui nous fouette et nous glace le corps
Un cimetière où les sons de la ville pénètrent respectueusement
La rivière impétueuse, gonflée des pluies d’automne
Un musicien de rue qui fait d’une placette un lieu intime de concert éphémère
Les premiers oiseaux frileux qui hésitent à sortir de l’hiver
Le grondement des travaux qui défont et refont sans cesse la ville
Le presque silence d’une nuit campagnarde
La fontaine qui crache à flots continus son humidité tonique
Un tramway ferraillant à la cloche menaçante
Une fanfare de rue qui soudain vient tout enjouer
Les rideaux de fer de commerces qui s’ouvrent sur une nouvelle journée
La musique ténue, qui s’échappe d’une fenêtre ouverte
La bouilloire sifflante du matin, un brin agaçante
L’orage qui gronde au loin comme de sourds présages
Les rires d’enfants déboulant de l’école
Une forêt nocturne envoûtante et inquiétante
La radio qui rythme nos nuits d’un flux obscur et nébuleux
La nuit qui tombe et ses chouettes hululantes
La rumeur de la ville, étendue à nos pieds
Les échos d’un train dont le klaxon secoue les collines
La solitude comme un doux chant mélancolique
La vie qui passe, bon an mal an, à portée d’oreille
Les sons qui nous font entendre que l’on reste, envers est contre tout, bien vivant.

Point d’ouïe, paysages sonores en état de conscience

Cimetière de Saint-Martin – BrestPAS – Parcours Audio Sensible Festival Longueur d’Ondes 2025

Parfois, nous (re)prenons conscience de notre environnement, de notre propre corps écoutant, via des perceptions sensibles, ignorées par leur omniprésence-même. Chercher ses lunettes avant de nous apercevoir que nous les avons sur le nez, ne plus entendre la ventilation de son bureau tant elle envahit les lieux, à longueur de journée, en sont quelques exemples du quotidien.
Il y a quelques jours, lors d’un échange suivant un PAS – Parcours Audio Sensible brestois, dans le cadre du festival de création radiophonique « Longueur d’Ondes », cet état de perception révélée, ou de non perception, a été évoqué, comme très souvent dans ce genre d’expérience. Le fait de marcher lentement, en groupe, en silence, de se laisser traverser, porter, immerger, par les ambiances sonores, ramène le paysage auditif à la surface, avec le plaisir de le ressentir de tout notre corps, d’avoir « les oreilles qui poussent », m’a dit une participante. C’est à la fois une jouissance physique, mentale, et une prise de conscience de choses enfouies sous leurs répétions, leurs quotidiennetés. Il s’agit parfois d’une forme de retrouvailles avec nos lieux de vie, qui nous révèlent les plaisirs, et parfois déplaisirs, liés aux espaces auriculaires traversés. C’est là qu’apparait, que s’incarne, le paysage sonore, propre à chacun et chacune, en émergeant d’une invisibilité, ici d’une inaudibilité, qui nous les cache, et que nous retrouvons, ou découvrons, non sans plaisir.

Photo : Quartier Saint-Martin, lieu de notre exploration auditive. Un passage surprenant dans le cimetière, un sas acoustique, oasis sonore, au cœur d’un quartier bien vivant. Un panoramique sur la ville portuaire, et les rumeurs apaisées environnantes.