Vers la limite des flux

Parcourant avec Jeanne la ville du Locle, de gauche à droite, et inversement, d’Est en Ouest, de haut en bas – collines, voire montagnes obligent – la question des flux urbains traverse nos parcours piétons, voire les influe, les détourne.

Nous nous faufilons dans les méandres de circulations capricieuses, piétons, voitures, et parfois surprenons un vent qui glisse, chuintant au travers de la ville.

Parmi ces mouvements, tantôt fugaces, tantôt prégnants, il est cependant un flux qui paraît résister, persister, sinon émerger, comme une signature urbaine.

Eclaboussures et gouttes
Éclaboussures et gouttes ©Jeanne Schmid

L’eau en effet irrigue le territoire investi.

Non pas des rivières et fleuves majestueux, larges, voire ostentatoires, mais un flux caché, souterrain, que l’on peut imaginer courant sous nos pieds, dans le ruissèlement de circulations enterrées. Le Bied, c’est le nom de cette rivière, visible en amont et en aval de la cité, traverse la ville à l’insu des piétons, qui peut-être suivent son courant par une sorte d’attirance inconsciente.

Suivre en surface le Bied, c’est imaginer un monde dont l’accès ne s’offre pas spontanément, mais qui laisse la liberté de construire un récit fluctuant au fil d’ondes intangibles, mais aux énergies fertiles

En surface, de multiples résurgences. Pas forcément celles du Bied, mais néanmoins des résurgences liquides.

Le Locle est constellé d’une trentaine de fontaines.

Pour la plupart discrètes elles aussi, pas de celles qui érigent des Naïades géantes aux formes arrondies, des chevaux écumants, fougueux, au bronze lustré crachant l’eau bouillonnante de leurs naseaux furieux.

Ce sont des fontaines oasis, aux eaux fraiches et gouteuses.

Pour jouir pleinement de ces haltes bruissantes, il faut leurs tendre l’oreille, ou mieux encore, s’approcher au plus près, s’asseoir sur la margelle, intime, jusqu’à ce que le flux masque pratiquement toute ambiance sonore alentours, et devienne un point focal parfois quasi hypnotique. Expérience de la durée…

Nous croisons des fontaines aux sonorités variées, dans différents registres, différentes tonalités. Certaines plus sourdes, d’autres plus cristallines. Certaines au débit régulier, d’autres aux émergences entrecoupées de petits soubresauts fugaces.

Chacune a son ambiance, ses attraits pour capter les promeneurs découvreurs que nous sommes. Les miroitements de la lumière, les clapotis de micro-vagues retiennent l’œil et l’oreille. Prendre et travailler une empreinte au frottis de charbon, capter l’image, le son, comme des matières fécondes à alimenter notre récit en cours.

Une sorte de circuit se dessine alors, dans un pointillisme aquatique, jalonné de marqueurs Points d’ouïe et Points de vue, cartographie naissante d’une cité liquide.

Dans la cité horlogère du Locle, le temps est rythmé par l’histoire et l’activité des fabriques de montres et chronographes en tous genres, mais aussi des fontaines qui ponctuent la ville, repères de cheminements sensibles, guides partitionnant l’espace urbain au pas à pas, éléments d’un récit urbain en marche.

Aux limites de la cité, au col des Roches, une anfractuosité minérale, cassure frontalière Franco-Suisse entaillant le relief, des moulins souterrains se cachent sous nos pieds. Un conteur qui vécut ici en parlait en ces termes.

«Nous nous trouvons maintenant dans un moulin à eau, un moulin souterrain. Bien au-dessous du sol mugit un torrent ; personne, là-haut, ne s’en doute ; l’eau tombe de plusieurs toises sur les roues bruissantes, qui tournent et menacent d’accrocher nos habits et de nous faire tourner avec elles. Les marches sur lesquelles nous nous trouvons, sont usées et humides ; des murs de pierre l’eau ruisselle, et, tout près, s’ouvre l’abîme.»

Hans Christian Andersen, 1836 

La limite des flux, c’est ici de perdre la trace de l’eau qui disparaît sous la ville, de la fontaine qui se tait en hiver, de la quasi intangibilité du liquide, des distances entre deux points bouillonnants…

La limite des flux, c’est aussi désirer un brin de stabilité, d’immobilité, assis sur un banc par exemple, sans autre volonté que de résister un instant aux mouvements perpétuels de la cité.

Le Locle – Résidence Luxor Factory – Octobre 2018  – Texte et sons ©Gilles Malatray – Photos et dessins ©Jeanne Schmid

 

En écoute

Écoute voir ! Le Locle, Point d’ouïe, Point de vue

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©photo Jeanne Schmid

En résidence avec Jeanne Schmid, à Luxor Factory, Le Locle cité Neuchâteloise dont l’urbanisme horloger est classé au patrimoine Mondial de l’Unesco, nous posons une écoute et un regard croisé sur le site investi, arpenté au pas à pas.

Le Locle, Point d’ouïe, Point de vue

Aborder une ville par les sens, cherchant son essence, dans tous les sens, c’est l’arpenter pour tenter d’en lire des lignes fortes, directrices, saillantes ou sous-jacentes.

Après un temps de tâtonnements, errances, déambulations, hésitations, hypothèses, nous appréhendons Le Locle via trois axes qui nous semblent pertinents, si ce n’est évidents.

Il s’agit pour nous de retranscrire des parcelles de vie, de respirations, d’évolution d’une ville en mouvement perpétuel, d’en capturer des instants, fragments, paysages, au travers le filtre de nos pratiques artistiques. La ville et ses activités, ses habitants, ses industries, vivantes ou disparues, ses pratiques collectives, est le vivier de notre investigation, de notre récit en construction.

Comme dans tout récit, les traces du passé, du présent, et certainement d’un imaginaire assumé, d’une fiction audio-visuelle, tissent une petite histoire du Locle, à notre façon.

Le flux, le temps, l’impermence sont les trois lignes fortes que nous posons d’emblée comme fils conducteurs.

La ville flux est une ville sans cesse traversée de flux, aquatiques ou autres.

– Une rivière souterraine, une trentaine de fontaines, des moulins enterrés, la pluie parfois… L’eau est une quasi constante, structurante ici

– Les flux humains qui traversent la ville, flux de pas et de voix.

– Flux de voitures, dont les chuintements se mêlent parfois à ceux de l’eau.

La ville temps s’impose au Locle, un point fort de l’horlogerie, de la micromécanique de précision, du décolletage, avec sa quarantaine de fabriques. La mesure du temps qui passe, du présent et du passé est sans cesse rappellé au promeneur, via notamment l’urbanisme horloger (site classé au Patrimoine Mondial de l’Unesco).

En regard de notre première approche, le temps est également un flux, de celui qui marque l’histoire d’un lieu, entre passé présent et vision d’avenir.

La ville impermanence, c’est la ville qui bouge, qui connaît une succession d’incendies, démolissions, qui se fissure par endroits, subit des affaissement, écroulements. Les transformations sont permanentes, déconstructions et reconstructions. La ville est chantier, son impermanence la fait résistante aux flux comme au temps qui passe, et lui assure une résilience vitale.

 

Autour du flux, Fontaines Locloises, notre première production à quatre mains, quatre yeux et quatre oreilles. 

Vidéo Jeanne Schmid, son Gilles Malatray

PAS – Parcours Audio Sensibles dans le Haut-Bugey

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Une résidence Tiers-lieux, workshop d’une dizaine de jours dans le Centre d’Art Contemporain de Lacoux
Une problématique autour de l’Anthropocène
une fin de plateau montagnard en éperon saillant, dominant une profonde faille jurassique
des forêts, cascades, prairies
un camping sauvage
une yourte,
25 artistes de France, Belgique, Allemagne, Maroc
un souffle de folie, jour et nuit (ou presque)
des dessins, sculptures, ondes sonores
des performances
des mises en scène du vivant, du végétal
deux marches sensibles, vibratoires
deux marches où écoute(s) et graphies s’entremêlent
du lâcher-prise
la conscience de la mère nature
de soi
de l’autre
des ondes circulantes
une collecte de sons
de silences, de mots
de gestes
d’expériences kinesthésiques
de matières
de lumières
de rencontres
de croisements
d’hybridations
une profonde écoute
de ressentis parfois exacerbés
des échanges fertiles
humains
profondément humains
une aventure collective
d’une rare intensité
presque hors du temps.

 

Des images

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Encore des images

 

PAS – Parcours Audio Sensible – Ile Barbe à Lyon

PAS1© Photos Titre à venir, David Bartholoméo – Auscultation

 

Résidence anthropocènique Titre à venir

Où il s’agit de se retrouver pour réfléchir à des productions artistiques, sociales, autour de l’anthropocène, et plus particulièrement durant cette marche, de l’écologie sonore.
Un PAS – Parcours Audio Sensible d’une heure trente environ, qui nous immerge dans les sons urbains.
Un dimanche où le soleil luit généreusement, où la température est douce, les couleurs hivernales, superbes dans leurs nuances assez tranchées.
Un petit groupe de cinq à six personnes, pour l’occasion écoutantes.
Une marche lente, ponctuée d’arrêts Points d’ouïe, comme à l’accoutumée.
Premier arrêt, assis sur des bancs d’un espace très animé. Un quai très circulant, commerces, voix, voitures, limite saturation, mais au final un espace humainement tonique.

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Traversée d’un pont suspendu pour rejoindre une ile, elle aussi éminemment urbaine.
Traversée lente de l’ile par une série de chemins de traverse zigzaguant d’une rive à l’autre.
La rivière Saône est en crue, bouillonnement aquatique à droite, à gauche, tout autour !
Une multitude de personnes la regarde, dans sa furie du moment, l’écoute, ?
Sous un pont, une acoustique étrange, des grondement et cliquetis par dessus.
Traversée d’une pelouse bruissante, puis de jeux d’enfants, d’autres espaces en parcelles toniques.

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Sous une haie-tunnel de bambous, intimité, des matières auscultées, le long d’un mur, décalage audio poétique vers les sons d’habitude inaudibles.
Tout au fond de l’ile, impasse sur l’eau, les quais ronronnants au loin, de vieilles murailles encaissées, toujours et encore des voix récurrentes traversant nos champs d’écoute en différents plans plus ou moins rapprochés.
Retour par le même chemin, à rebrousse poil en quelque sorte, un film rembobiné.
Nous re-déroulons la trame sonore et visuelle à l’envers, donc forcément très différente.
Un ami artiste relève, depuis le début du PAS, les vibrations environnantes, du bout de son crayon sono-sismographique. Traces sensibles, audio vibro pédestres cartographiques autant que kinesthésiques, crayonnages en mouvement. (Voir en pied de texte).
Puis une ruelle, amorçant une deuxième tranche de notre parcours.
Bascule.

PAS2© Photos Titre à venir, David Bartholoméo – Auscultation

 

Le calme se fait soudain, comme un apaisement bienvenu.
Une aération soufflerie néanmoins bruyante ronronne, arrêt sur son, l’étrange beauté du trivial industriel.
Une montée entre deux murs resserrés, le calme se densifie encore.
Une bouche dégoût s’égoutte à l’oreille, au détour du chemin, tel un ruisseau, tandis que s’égosille une oiseau caché dans les frondaisons d’un arbre. Halte urbano-bucolique et heureux mixage auriculaire qu’il nous faut saisir en l’état. Il a abondamment plu les jours précédents, les traces sonores en témoignent, tout en ruissellements diffus.
Le parvis d’une église, et une placette, presque silencieuse, un espace sensoriel privilégié.
Le contraste est ici affirmé avec l’ile trépidante au bas, la décompression acoustique s’installe.
Nous pénétrons un jardin caché, le Jardin secret c’est son propre nom, nous approchons là une forme d’intime quiétude urbaine.
Un oasis acoustique, tout juste une rumeur lointaine, quelques douces émergence motorisées, ponctuelles.

PAS3© Photos Titre à venir, David Bartholoméo – Longue ouïe

 

Des mini haut-parleurs installés dans l’instant viennent, très localement, très éphémèrement, animer-perturber l’espace. Voix, oiseaux, oiseaux, voix…
Suivi d’un moment de calme, toujours oh combien appréciable.
Des objets longues-ouïe pour écouter les pas amplifiées sur une allée gravillonnée, les plantes auscultées, nouveau zoom focal vers les micros sonorités ambiantes.
Retour, progressif vers le point de départ.
La parole se libère alors, prenant tout son temps.
Il s’agit de ne rien brusquer, la nuit tombe doucement.

 

PAS4© Photos Titre à venir, David Bartholoméo – Le chant d’une ventilation

 

Traces vibro pédestres

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©  Titre à venir, David Bartholoméo – Traces vibratoires

 

 

PAS – Parcours Audio Sensible « Échos de la Saline »

Saline et pluie voila !

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Semaine en saline
écoutes en projet
projet en écoutes
cristallins salins craquants
et l’eau révélatrice
et l’eau décantatrice
et l’au génitrice
du grain de sel aqueux
hors cette semaine
la saline plic
la saline ploc
la saline s’égoutte
la saline s’écoute à gouttes
n’en finit pas de s’éponger
n’en finit pas de s’ébrouer
ruisselle quasi sans sel
paysage dissout noyé
plic ploc de métronomes
désaccordés
arythmiques à souhait
les chemins plaqués de flaques
les marches entre-deux
dans les intervalles de trêves ondées
l’intérieur en audio refuge
le parapluie comme amplificateur plicploquant
horizon barré gris souris nué de blanc
les sons giclent vivaces
malgré tout ces déversements
ces écoulements aqueux
la saline se rit de la pluie
et nous avec de concert
heureux écoutants
écoutants contaminés
des sons jubilent en averses
des lumières mouillées
les gouttes explosent doucement
indociles éclats de sons
qui dessinent l’espace au goutte à goutte
aqua ? Répond l’oreille…

Saline Royale d’Arc et Senans – Résidence écriture sonore « Échos de la Saline » – 09 mars 2017

PAS – Parcours Audio Sensibles, résidence artistique, collectages/écritures/offrandes…

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@photo – Florian Clerc

Au cours d’une résidence artistique avec Isabelle Clermont, artiste interdisciplinaire québecoise, Gilles Malatray (Desartsonnants) et Abi/Abo, après un mois de pérégrinations écritures dedans/dehors, les balades, axe privilégié de ce travail, ont entre autres fourni une riche matière, entre écrits, images, sons, et réflexions sur la ville, l’autre, la marche, la rencontre, le partage, l’absence et la présence…
A ce propos, sans compter les repérages, 17 marches, certaines assez longues, ont été effectuées, en petits groupes ou avec du public. Ce sont donc Cinq PAS à Lyon (avec Patrick Mathon), dix à Nantes ( pour le Festival [sonor]), deux à Besançon (avec Radio campus Besançon et le FRAC de Franche Comté), qui ont entrainé dans leurs sillages plus de 150 personnes, publics écoutants, étudiants, amis, curieux…

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@photo – Florian Clerc

Mais aussi, ces promenades ont été le champ de nombreux collectages, des glanages multiples, au fil des PAS, Nous avons ainsi glané, en même temps d’ailleurs que semé :
Des paysages,
des ambiances,
des instants,
des rencontres,
des sourires,
des images,
des paroles,
des relations parfois complexes,
des photos,
des sons,
des mots et des phrases,
des arômes (sauge, romarin)
d’autres traces diverses, fugaces, parfois intangibles…
Ces collectages ont favorisé la construction de territoires, notamment sonores, entre réel et imaginaire, des fictions ou frictions urbaines, tissées sur trois villes, au bord du Rhône et de la Saône, de la Loire, et du Doubs. Se sont inscrites en filigranes des narrations in situ, lors de balades qui étaient à la fois le théâtre des collectages et des lectures-écritures d’espaces scénographiés, sonographiés  et partagés.
Des formes de cadres d’écoute se sont installées, improvisations performatives, gestes d’écoute, connivences à deux guides promeneurs écoutants, jouant à partager des espaces sonores, entre mots et couleurs, objets et postures…
En toute fin de séjour, lors d’une soirée sortie de résidence, toutes ces bribes de couleurs de formes et de sons, ces images, ces mémoires tricotées (de fils de laine) ont participé à alimenter une nouvelle histoire, transposée à l’intérieur celle-là.

Et cette nouvelle histoire, comme aime à le dire Isabelle, est une offrande, une offrande collective qui plus est.

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@photo – Patrick Mathon

Mais tout cela n’est qu’un début, car déjà, d’autres projets sont en marche !

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