PAYSAGES SONORES PARTAGÉS, DES VALEURS EN ÉCOUTES

Des écoutes, des marches, et au-delà, des valeurs à défendre

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Mes modestes réflexions, et les événements actuels, confortent l’envie d’associer ma pratique à la défense de certaines valeurs, qui me semblent plus que jamais nécessaires pour tenter de rester encore, autant que faire ce peut, debout.

L’écoute est une façon de garder le contact, mais aussi de se protéger de quelques préconçus réducteurs, de respecter l’autre, même si beaucoup de choses peuvent a priori nous séparer, voire nous opposer, dans une altérité ambivalente.

Si, depuis longtemps, je constate, au-delà des grands discours, les limites d’une sacro sainte démocratisation culturelle, je tente de proposer des actions simples, des ambiances collectives, dans des territoires de vie au quotidien, accessibles… Si ensemble, nous donnons d’un quartier, d’une ville, d’un village, un éclairage légèrement décalé, laissant une petite place au rêve, à une poésie qui viendrait adoucir les aspérités et les tensions du terrain, ne serait-ce qu’un instant… Si nous pouvons retraverser un espace, avec un œil et une oreille bienveillants, ré-étonnés…

Je puise l’essentiel de mes forces dans le quotidien, le trivial, le geste simple, la proximité, le partage d’expériences, de paroles, d’énergie, de relationnel…

J’essaie de ne pas (trop) participer à une surenchère généralisée, d’objets, de gestes, de paroles, de choses sonores rendant illisible un monde souvent plongé dans un brouhaha chaotique effréné, schizophrénique…

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J’essaie de prendre le temps, ce qui est bien difficile dans une société zapping, dans une course pour survivre, gagner plus, étendre son territoire… Prendre le temps de marcher la ville, la campagne, à deux ou en groupe, prendre le temps d’actions simples, collectives, intimes, en dehors des paillettes et des artifices clinquants…

Il n’y a pas dans mes propositions, d’injonctions sans appel. Plutôt des propositions, des aspirations, à construire des valeurs communes  sans autre prétentions que de croiser humainement nos routes, à l’aune de paysages sonores partagés.

Tendre l’oreille est un geste social, politique, au sens premier du terme, une façon d’interroger et j’espère de participer à une construction, plus respectueuse et apaisée, de notre société oh combien malmenée par des tensions et des violences parfois insoutenables.

Un promeneur écoutant debout.

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MARCHER, ÉCOUTER ?

POURQUOI PAS ?

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Marcher, y compris pour écouter, n’est pas satisfaisant en soi. L’important est de savoir, de comprendre, pourquoi et comment je marche, pourquoi et comment j’écoute, qu’est-ce que j’écoute, avec qui et pour qui…. De savoir et qui plus est, in fine, de faire savoir, non pas pour satisfaire un « moi je », mais pour partager tout à la fois les beautés et l’extrème fragilité de notre monde commun. Il me faut donc assumer une place de promeneur écoutant concerné, dans une société de plus en plus complexe et agitée. Il me faut savoir où placer le curseur entre l’écouteur contemplatif et l’acteur militant, qui engage une oreille active, politique, dans un monde plus que jamais en profonde métamorphose.

POINTS D’OUÏE, ET DE VUE LA VILLE SONORE

Points d’ouïe – En ville et contre tout !

Lorsque nous avons commencé à m’intéressé aux problèmes liés à l’environnement sonore, avec l’association  ACIRENE, fin des années 80, nos étions esentiellement interpellés par des problématiques concernant des sites naturels, ruraux, tels les parcs nationaux. Certes, la ville, et surtout ses périurbanités se questionnait, et nous questionnait déjà sur les pollutions sonores, les nuisances, liées en grande partie aux flux de circulation routière, mais aussi à la cohabitation parfois tendue de certains groupes de population, dans des architectures tentaculaires de banlieue, typiques des années 60.

Bref, il semblait avoir deux faces du miroir bien distinctes, assez dichotomiques. L’une, plutôt rurale, associée à une certaine qualité de vie, l’autre urbaine, ou périurbaine, plutôt connotée comme difficile à vivre. Bien sûr, ces visions tranchées, même si fondées sur des constats avérés, ne sont pas, dans leurs approches en bloc, aussi représentatives de la réalité du terrain. La solitude rurale peut être, par exemple, toute aussi insupportable que la solitude des « grandes villes », et la paupérisation désertique des grandes plaines céréalières au niveau sonore, une véritable catastrophe. Le trop comme le pas assez sont aussi difficiles à vivre.

Pour en revenir à la chose sonore urbaine, la cité, au sens original du terme, cherchait donc, voire cherche encore, à se protéger, à s’isoler de ce qu’Elie Tête appelait « la grande bataille des sons ». Murs anti-bruits, triples vitrages, les bruits dehors et la tranquillité chez soi, quitte à fabriquer une forme d’autisme qui n’oserait plus ouvrir ses fenêtre sur le Monde.

Constat pessimiste, sans doute exagéré, parfois, qui fait que la ville tente d’exorciser le démon Bruit, et dans certains cas à le minimiser, sans pour autant remettre en cause les erreurs d’un urbanisme concentrationnaire voué à l’échec, et le fait que les problèmes de bruits ne sont souvent que l’infime partie visible de l’iceberg. Lorsque l’on gratte un peu le discours, on s’aperçoit que ce que l’on qualifiait de nuisances sonores révéle en fait bien d’autres peurs cachées. Peurs de l’autre, des rassemblements dans l’espace public, des deals, voitures incendiées et autres incivilités ou frictions urbaines.

Le danger d’intervenir sur les problématiques liées au son des villes est bel et bien le risque d’instrumentalisation politique, comme dans beaucoup d’actions culturelles relatives aux contrats de ville par exemple. Et ici le risque devient souvent réalité.

DAS - Bonne entente ?

Aujourd’hui, l’approche a quelque peu, fort heureusement dirais-je, changé. Certes, les conflits de voisinages et autres méfaits du bruit, proximité de grandes voies routières, aériennes, et bruits de voisinage, intérieurs/extérieurs, subsistent, mais il me semble que la prise en compte de l’environnement sonore urbain tend à se dégager des carcans de la pollution, du nuisible, de l’oppression, qui a prévalu depuis les années 80. Sans dénigrer les dysfonctionnements, les intervenants, tels les artistes travaillant sur le terrain, évitent de tomber, enfin je l’espère, dans un négativisme radical, une noirceur sonométrique, une impasse où seule les appareils de protection auditive s’offrent comme solution de repli, et c’est ici le cas de le dire, de repli sur soi…

La notion de paysage sonore, se superposant à celle d’environnement sonore, a fait émerger des idées plus sereines, sensibles, apaisées, laissant une place pour le rêve urbain, sans renoncer parfois, voire même en renforçant la volonté de défendre la qualité d’écoute, via une approche de l’écologie sonore post Murray Schafer.

DAS - Résistance tympanesque

Les arts de la rue, les arts urbains dit-on aujourd’hui, mais aussi d’autres expérimentations plastiques, performatives, ont conduit des artistes et collectifs à jeter une oreille plus ouverte, curieuse, décalée, sur une ville de plus en plus dense et complexe. Des balades et parcours sonores  non plus seulement pédagogiques, mais sensorielles, artistiques ont été, et sont développées dans un imaginaire assez fécond. Je citerai par exemple Décor sonore, le Collectif Mu, Ici-même Grenoble, Espaces Sonores, parmi d’autres. Le sons est aussi montré pour ses qualités intrinsèques, ses beautés, n’ayons pas peur du mot, ses surprises… On redécouvre, façon Max Neuhaus au cours de ses Listen, de belles plages de « musiques urbaines », des échos et des réverbérations qui colorent les sonorités de la ville, des ambiances parfois beaucoup plus riches que ce que l’on pourrait penser a priori. On laisse ainsi quelques idées bien arrêtées au vestiaires, telles : La campagne c’est beau, la ville c’est laid (à entendre). L’artiste se risque même à parler au politique en terme d’esthétique, dépassant la sacrosainte cohésion sociale… Et il ose aussi, qui plus est, aborder les aménageurs, urbanistes, architectes, paysagistes, écologues, pour discuter de sa vision, ou plutôt de son audition des choses. Enfin avec ceux qui juge un artiste suffisamment sérieux pour accepter de l’écouter, et de dialoguer de concert… Installer du son dans l’espace public n’est pas une mince affaire, surtout si l’on entreprend une action pérenne, ou tout au moins sur un long terme. Il faut savoir ne pas rajouter une couche de bruit, c’est à dire de dérangement, à l’existant. Pourtant, je reviens à Max Neuhaus, certains artistes ont parfaitement réussi le pari, d’amener un signal qualitatif dans un espace paupérisé par le trop plein de moteurs, ou au contraire un vide mortifère. Le simple fait, qui n’est d’ailleurs pas si simple que cela, de porter l’oreille de promeneurs écoutants (expression empruntée à Michel Chion) potentiels sur leurs lieux de vie, en insufflant dans ce geste une part de poésie, de rêve, d’émerveillement, constitue déjà un pas vers une écoute moins partiale, voire radicale, vis à vis de certaines approches politico-sociales dans lesquelles le discours sur le sonore est d’emblée biaisé.

Ceci dit, il reste un énorme travail pour creuser la piste des paysages sonores, tant avec les politiques, les aménageurs, les chercheurs, les artistes, que les habitants des cités, pour renforcer les rencontres transdiciplinaire.

DAS - Brouhaha et désordre Urbain