Paysages – espaces sonores, une prolifération mise en récit

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L’écouteur, et qui plus est le promeneur écoutant que je suis est un vaste réceptacle sonore. Il reçoit en lui, parfois à son corps défendant, via l’oreille et tout un système de capteurs sensitifs osseux, aqueux, neuronaux, des milliers et des milliers de sons.
Par exemple, je suis ici, à ce moment, sur un banc, urbain (moi et le banc), écouteur assis au centre du paysage
moteurs cliquetants
voix à droites, étouffées
voix à gauche, criardes
train devant, en hauteur, sur sa voie talutée, ferraillante, coulée mécanique
bus à l’arrêt, soufflant et haletant
poussettes et planches à roulettes conjointes
voix riantes, derrière moi
claquements des perches de trams sur les lignes électriques…
Il y va d’une formidable accumulation a priori sans fin, exponentielle déferlante.
Fort heureusement, des portes, des masquages, des gommages, des évictions, un panel de filtres psycho-acoustiques, régulent le flux, rangeant au passage dans des casiers le déjà entendu, le déjà nomenclaturé, le (re)connu, et engrangeant et domptant l’inouïe.
Mais à certains moments, le rangement ne suffit plus. Il me faut aller plus loin pour ne pas me noyer  dans une méandreuse galerie sonore, labyrinthique à souhait, pour la requestionner à l’envi.
Peut-être, même certainement user du mot, de la phrase, de l’énonciation, chercher l’incarnation. La parole, comme verbe incarné, ou incarnant, tel un prédicat prenant possession des sons jusqu’à leur adjoindre une vie dans une histoire retricotée.
Le récit s’avance alors.
La parole se déploie, métaphorisant de multiples écoutes où des traces sonores, des particules mémorielles partiellement enfouies, sont réactivées dans des moments d’audition contés.
La ville à cet instant et dans ce lieu, vue et entendue comme un agencement métastasé et proliférant de grincements, de vocalises, de bruissements, souffles, tintamarres, ferraillements, tintements et mille autres sonifiances.
Les sons s’agencent par un récit qui les décrypte, les convoquant dans une forme de matérialité, les reconfigure à la lettre près, à la phrase près, à la métaphore près, néanmoins approximativement.
Le tissage de mots tire les sons vers une vie organique, les extrayant d’une éponge captant sans égards ni filtrages, la moindre vibration acoustique, ou presque, harmonique ou dysharmonique.
C’est l’instant de la matière extirpée d’un magma informel, reconstruite par un récit multiple et ouvert.
Ce sont des flux de vibrations du dehors – la ville, l’espace ambiant, et du dedans – une forme de construction, d’abstraction intellectuelle, sans compter d’innombrables  allers-retours et chevauchements entre ces pôles.
Des cheminements incertains, qui se déclinent au fil d’une mémoire, d’une trajectoire validant les zones d’incertitude, quitte à les prendre pour des réalités, tout en sachant bien qu’elles ne le sont pas, ne le seront jamais.
Nous voila à l’endroit où la matière sonore impalpable se cristallise  comme une cité Phénix renaissant de ses propres ondes.
Nous voici dans l’usinage d’un paysage sonore puisant dans une forme d’immatérialité hésitante, elle-même croissant sur un terreau de sono-géographies fuyantes autant qu’éphémères.
Le récit aura sans doute charge de faire un tant soit peu perdurer ce ou ces paysages complexes.
C’est donc d’ici, assis sur un banc par exemple, stylo en main, à  l’ancienne, que peut se rebâtir un espace sonore parmi tant d’autres, reliant oreille, parcelle de ville, images, stimuli, pensée, à un territoire vibratoire bien vivant.
C’est donc également à cet endroit-ci que les sons matières engendrerons par le récit leurs représentations, toutefois propres à chacun.
C’est sur ce banc de bois, ici en espace stratégique, symbolique, que des trajectoires ponctués d’ingurgitations, d’emmagasinements, de régurgitations, feront que l’écoutant que je suis ne sera sans doute jamais assez repu pour capituler devant une pourtant surabondance chronique.
J’en arrive à penser parfois qu’une forme de  récit, par définition fictionnel, est plus bénéfique que la tentative d’embrasser une insaisissable réalité, bien trop complexe dans sa perpétuelle mouvance. Tout au moins dans un récit qui soit, qui reste nourricier, gorgé d’aménités échappant à une matière trop plombée d’expansions systémiques.
Toujours à l’endroit de ce banc d’écoute, parcelle de ville comme de Monde, point d’ouïe, sweet-spot, mille et une sonorités ne renoncent jamais à me raconter un paysage sonore singulier, un récit auriculaire urbain, écrit et réécrit à ma façon, comme un territoire audio habitus, quitte parfois à rechercher la jouissance dans l’excès magmatique de la chose sonore.

Point d’ouïe , partition de Parcours Audio Sensible n°1

Partition de PAS – Parcours Audio Sensible n°1
« Banc d’écoute »

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Lieu :  A votre choix
Temporalité :  A votre choix
Participant (s): Solitaire, en duo, à trois ou quatre
Milieu : Urbain ou rural
Spécificité : Un ou des banc(s) public(s)

Actions :
– Choisissez un point de départ dans votre ville, village, quartier, ailleurs…
– Mettez vous en marche jusqu’à ce que vous trouviez un banc public.
– Asseyez vous y.
– Écoutez la ville, au minimum trois minutes, plus si affinité, jusqu’à ce que vous le souhaitiez.
– Quittez le banc.
– Gardez l’expérience dans un coin de votre mémoire.

Variante 1
– Invitez un passant, même et surtout inconnu à partager votre banc d ‘écoute
– Parlez de l’expérience partagée avec lui rétrospectivement.

Variante 2
– Effectuez un circuit de bancs d’écoute en réitérant sur plusieurs assises l’expérience, en journée, de nuit…

Variante 3
– Demandez à Desartsonnants de vous accompagner dans cette partition « Banc d’écoute »

Variante 4
– Relatez par écrit, en quelque mots, votre expérience à Desartsonnants (lieu, heure, durée, choses entendues, ressentis…)

RITUEL DU BANC D’ÉCOUTE

STATUTS, PASSAGES ET RITUELS

Bancs roquette

Comment un simple jeu, celui des bancs d’écoute, s’instaure t-il progressivement comme une habitude, un geste récurrent, une sorte d’exercice, d’entrainement, de gammes pour l’oreille, pour finalement se ritualiser en une fête cérémonie structurante de l’écoute, du paysage en point d’ouïe, et de l’écoutant.

 

AMÉNITÉS FERROVIAIRES

OÙ L’ÉCOUTE VA BON TRAIN

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Ce soir, de nouveau assis sur un de mes bancs d’écoute favoris et récurrent, je me pose la question d’une collection de sons, collection virtuelle, à construire, juste dans ma tête. Par exemple ici, des trains. Trains de marchandises notamment. Une butte où il passent devant moi, s’étirent, disparaissent, imprévisibles, de droite à gauche, ou à l’inverse, un pont qui les amplifie, des rythmes ferraillés… Et chacun différent, musique urbaine et ferroviaire, tranche de quartier à l’oreille, sur banc d’écoute. Je les apprécie d’autant plus que je les écoute attentivement, comme de vrais micros concerts impromptus.

Là où l’on pourrait y voir excès, nuisances, désagréments, mon oreille cherche, en toute bonne foi, les aménités du paysage, celles, esthétiques, qui me permettent de bien m’entendre avec ma ville, et au-delà. 

Ce point d’ouïe est singulier, lié au lieu, à l’instant et au geste de l’auditeur, signant sa propre écoute.

Ce point d’ouïe est également universel, susceptible de relier à l’envi une communauté d’écoutants partageant un paysage sonore comme une composante d’espaces communs, voire d’espaces où fabriquer du commun.

Lyon 9e arrondissement, un dimanche  à 23H

BANC D’ÉCOUTE EN SOLITAIRE

POINT D’OUÏE – GARE DE VAISE À LYON

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Intérieur gare
point d’ouïe
logiquement statique
assis
comme un voyage auriculaire immobile.

Les oreilles calées
au centre même
 de la scène acoustique
point zéro
point référence
point balance
d’où et autour duquel
bougent
s’installent et se désinstallent
les sons.

Plans séquences
plans
séquences
premiers plans
seconds plans
arrières plans
plans intermédiaires
et autres
car non localisables
géographiquement parlant.

Marqueur spatio-temporel
Une porte
toute proche
coulissante
découpe ponctuelle
dedans/dehors
chuintements
coulissements
selon les passages activeurs
des piétons détectés.

Événement saillant
Train
grondements
ferraillements
fondu sonore en entrée
fade in
fondu sonore en sortie
fade out
le tout de droite à gauche
ou l’inverse.

Trame
fond sonore
musique d’ambiance
pénible envahissement
usure
érosion acoustique de l’espace
applanissement affadissement.

Émergence
des voix enfantines,
riantes
dynamiques,
figures sur fond.

Mouvements
silencieux piétons
au pas non perçus
par l’écoutant
passages furtifs
voire plus
ou moins
rien à ouïr
on pourrait les imaginer
(les pas)
à talons claquants audibles
mais ils ne sont pas
silence
en mouvements…

Bis
La porte coulissante
encore
hachure de l’espace
de l’espace à entendre
de l’espace à sentir
ponctuations frissonnantes
en flux refroidissants
entrecoupés de chaleur
entre-deux ponctuels…

Mixage
un métro en contre-bas
droite
un bus au dehors
gauche
superposition
frottements motorisés
trajectoire en directions opposées
balance croisée
mes oreilles suivent
imaginez !

continuum
ambiance réconfortante

Jalonnements
des bip-bip-bip
fermeture de portes imminente

Suite logique
chuintement d’une rame
métropolitaine
rame qui s’ébranle
rame qui s’éloigne
invisible
audible.

Événement de proximité
une voix africaine
exotisme
dépaysement
oreille droite
derrière
tout près
quelques centimètres
sur le banc adossé
de mon poste d’écoute.

Frémissements
Affleurements progressifs
rumeur
brouhaha
sources sonores crescendo
impossible de tout transcrire
densité renforcée
juste quelques émergences
choisies à la volée
coup d’oreille.

Équilibre relatif
Tout semble se calmer.

Réitération
Voix encore
la voix africaine
derrière moi
perdure
rythme contrapuntique
musique.

Répétitions,
nouveaux pas
sonores ceux-ci
arrivent derrière moi
arrivent à ma hauteur
me dépassent
se perdent
dans l’enfilade
des couloirs fuyants.

Et si,
si j’étais musicien
rien à composer
rien à recomposer
ni trop
ni pas assez
le décor est planté
il sonne juste.

Gageure
transcrire des flux
vivants
transcrire des rythmes
des ressentis
de l’indicible
du sonnant
du trébuchant
relater
une parcelle de gare
gare aux oreilles
en pâture de l’écrit
qui la ferait sonner.

Approximation
elles font partie du jeu
sans elles
point de constructions
ni sonores
ni autres.

Jeu(x)
idem approximations
mais sans doute encore plus
nécessaires au récit.

BANC D’ÉCOUTE MULTIMODAL INTÉRIEUR

GARE AUX OREILLES !

Un soir, vers 20H, milieu janvier, Gare de Vaise à Lyon. Temps neigeux.

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Les frimas hivernaux venus, je teste un banc d’écoute intérieur, dans un espace qualifié de multimodal, une gare urbaine en fait.
À ma droite, quelques mètres en dessous, invisible, la fosse d’un métro.
À  ma gauche un couloir de bus, lesquels scandent l’espace aux rythmes de leurs arrêts/départs.
Un peu en dessus, à gauche également, sur un talus, la voix ferrée Lyon/saint-Etienne.
Devant et derrière moi, un long couloir, ponctué de bancs, qui distribue les piétons usagers vers les différents modes de transports.
C’est donc un véritable point stratégique d’écoute, qui se centre au cœur d’un nœud urbain où alternent sans cesse  différents flux motorisés, chacun laissant derrière lui une traine/trace sonore bien spécifique.
Le lieu est baigné, comme il se doit avec ce type d’espace public, d’une musique de fond type « variété française » en tuyau musak. Cette dernière  semble s’interrompre à chaque passage d’une rame de métro, pour ré-émerger de plus belle, inlassablement. Elle est jusque périodiquement masquée.
Des bips incisifs annoncent la fermeture des portes du métro (que je ne vois pas), avant le claquement précédant un départ souligné de sons chuintants, que l’on perd rapidement à l’oreille, happés par le sombre tunnel  métropolitain.
Rythmicités.
Des portes coulissantes fractionnent temporairement l’espace acoustique, interpénétrations dedans/dehors, à la fois de sons, et de courants d’air glacés.
Les lieux sont réverbérants, juste ce qu’il faut pour construire différents espaces et reliefs sonores, où les sensations de profondeurs et de plans permettent à l’écoutant de se positionner au centre d’une scène acoustique riche en volumes spatiaux.
Des cliquetis d’escaliers roulants conversent avec une ventilation persistante,  les clacs et tûts des composteurs de billets, et un ascenseur  tout proche. Mixage.
Des voix, des rires, des cris, multiples, qui s’approchent et s’éloignent sans cesse, brouillées au loin, capturées distinctement dans des bribes de vie intime toutes proches, animant le couloir de d’une volubilité babillarde. La froidure a conduit nombre d’adolescents à transporter leur territoire de jeux et de séduction à l’intérieur.
Tout semble en mouvement, dans une sorte d’orchestration mi-sauvage mi-organisée, et ma foi assez intéressante à entendre.
Il y a des couleurs, des timbres, des dynamiques, des mouvements dans l’espace, des superpositions, des fondues, de brusques coupures… L’oreille y trouve largement son compte, sans pour autant se sentir agressée, noyée, malmenée, ni au contraire esseulée.
Une annonce, par haut-parleurs, prévient parfois que « la prochaine rame ne prendra pas de voyageurs… », avec voix colorée d’un accent méditerranéen un brin exotique dans cette gare lyonnaise.
Le lieu mérite une écoute prolongée. Pour sûr, on ne s’y ennuie pas.
De nouveaux rires fusent, en écho aux stridulations d’une sirène de police dont le véhicule en chasse déboule sur le couloir de bus.
Finalement, tout semble à sa place, dans une cohérence à la fois agitée et tranquille, selon les épisodes, qui donnent au lieu un air de « déjà entendu » et la fois une sorte de rafraîchissement permanent des ambiances sonores. Lesquelles sources me paraissent séquencées par un compositeur qui manierait avec finesse et dextérité les sons urbains.
Gare aux oreilles !